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Comment, vous n’avez pas lu le dernier Delerm ?


Vous l’aviez peut-être découvert après son premier succès : « La première gorgée de bières et autres plaisirs minuscules » ? Quatorze ans plus tard, Philippe Delerm revient avec un recueil de textes courts et incisifs. Des phrases banales en apparence, entendues à la boulangerie, dans la rue ou bien au cinéma, mais qui, disséquées par l’auteur, nous amusent, ou nous piquent. À la façon des grands auteurs classiques, Philippe Delerm dresse une peinture moderne de la condition humaine.

« Et vous avez eu beau temps ? ». La question vous a certainement déjà été posée à votre retour de vacances, tandis que la réponse s’affichait en grosses lettres sur votre visage trop pâle ! La météo étant souvent le premier sujet abordé dans nos conversations quotidiennes, Philippe Delerm n’échappe pas à cette règle de bienséance. Cette condition sine qua non de bonnes vacances, et même, de la vie. Et que fait-on les jours de pluie serions-nous tentés de demander à l’écrivain ? On lit ! Avec Philippe Delerm, nous voici en bonne compagnie. Il engage la conversation de salon et décrypte nos jacasseries familières avec délectation. L’écrivain s’est certainement bien amusé à décortiquer ces formules de styles. Les siennes et celles des autres. Une soixantaine au total. Et l’auteur portraitiste n’omet personne. Chacun en prend pour son grade : la mère qui s’inquiète en permanence pour sa progéniture ou le sportif du dimanche convaincu de sa performance. « Je faisais onze secondes au cent mètres ».

Tiens, ça me rappelle quelqu'un, se dit-on alors. Et plus loin, voilà qu’on reconnait sa voisine « dans son corps de lévrier ». On ne peut s’empêcher de penser que le style animalier appartient aux fables de La Fontaine, plus qu’à Delerm. Mais de mémoire, Jean ne citait pas les races de chien. Philippe est un contemporain, ce qui nous autorise à le tutoyer, comme un ami auprès de qui on s’épanche. Puis, au détour d’une phrase, on se sent démasqué. On se croyait poli, nous sommes obséquieux. On se pensait curieux, nous sommes hypocrites. On se jugeait courageux alors qu’on est lâche, et radin au lieu d’être généreux.



« J’dis ça, j’dis rien » : ça vient un peu comme un pardon, après un renvoi ou une flatulence.



Le tableau est peu flatteur, et sans autodérision, nous serions vite vexés de ces phrases qui dérangent encore plus quand on les a, soi-même, un jour prononcées. Pourtant, cet effet miroir de notre propre perfidie amuse. Elle est comme la sournoiserie ordinaire des promesses non tenues : « Je reviens vers vous » alors qu’on ne revient jamais. La plume de l’auteur chatouille, caresse ou pique. Corrosive, elle est comme la craie qui crisse sur le tableau noir de cet ancien professeur de lettres. L’exercice n’est pas nouveau et bien des auteurs classiques ont dépeint, avant lui, nos maladresses. Thomas Hobbes est d’ailleurs souvent cité par l’auteur. Car oui, l’auteur se moque, mais avec philosophie, de nos antiphrases, litotes ou oxymores prononcées presque par habitude ou mimétisme. Philippe Delerm capte l’instant ironique du langage courant. Mieux vaut rire de ces petites phrases bien ficelées, prêtes à distribuer. Il y a celles aussi que l’on chope au vol, dans leurs capes d’héroïne. Quitte à dire une ânerie, autant qu’elle soit admise par tous. On s’en sert pour aborder, pour démarcher et même pour plaire. Les « Pour être tout à fait honnête avec toi » n’engagent à rien. La volonté est juste de ne pas blesser. On est poli en société et on déploie quantité d’effort pour se « conformer ». Il en va de cette surenchère de façade, attitude polie et complaisante. Tous nos échanges remplis de banalités et d’évidences poussent à fuir le dialogue, mais nous sommes des communicants. Philippe Delerm a peut-être listé autant de phrases insupportables pour mieux les supporter justement. Dans un roman, il est souvent conseillé à l’auteur de les éviter. Philippe Delerm a fait l’inverse et tord aussi le cou au langage verbal. Il s’est une fois de plus attaqué à la banalité, son sujet préféré. Un conseil peut-être : ne pas tout lire en une seule apnée, mais y revenir. Ce recueil est à picorer.


Synopsis

« Et vous avez eu beau temps ? » : Ce pouvoir de la météo donne à nos interlocuteurs une emprise exaspérante : c’est par là qu’ils nous tiennent.



« Chez nous, c’est trois » : ce rapprochement abusif a tout de l’esquive. On embrasse le vent. Ce joue contre joue sollicite très peu les lèvres. Le premier aller-retour effectué, on s’en tiendrait bien là.



« Vous êtes allés à la Pointe ? ». La Pointe. On pourrait penser qu'au long du port ou sur la plage on est déjà à une extrémité du territoire. Mais non. Il y a toujours un bout du bout en plus, un ailleurs, un absolu que d'autres maîtrisent surtout pour le plaisir sans égal de vous y avoir précédés. C’est vrai pour les vacances à la mer, mais aussi pour tous les voyages, toutes les ascensions, toutes les plongées au fond des gouffres.



« Ça pousse et ça nous pousse » : Peut-il y avoir une phrase plus bête à propos des enfants ? C’est à peu près comme si l’on prétendait être convivial en lançant : « Chaque jour qui passe nous rapproche de la mort ».



Quand on vit à la campagne, on habite l’espace : « Je suis à quinze kilomètres de Moissac ». Quand on vit en ville, on habite le temps : « je suis à quarante minutes de Châtelet ».


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