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SERENA de Pandolfo-Risbjerg - Ce que femme veut


Il est danois, elle est française. Terkel Risbjerg et Anne-Caroline Pandolfo n’en sont pas à leur première collaboration. Avec « Serena », l’adaptation du roman éponyme de Ron Rash, ils affûtent leurs couteaux pour offrir une bande dessinée à mi-chemin entre polar et western. Un thriller palpitant.

D’abord le roman publié en 2008, puis le film avec Jennifer Lawrence et Bradley Cooper en 2014, et maintenant la BD sortie début mars. « Serena » inspire…des sueurs froides surtout. Elles suintaient déjà à travers le roman. Avec la BD, elles dégoulinent sur les pages. La faute à Serena, l’héroïne, qui ne s’embarrasse d’aucun protocole ni aucun opposant et nous plonge en pleine dépression. Celle des années 30 aux Etats-Unis. Elle et son mari, exploitants forestiers cupides et ambitieux, convolent en justes noces vers un pays ravagé par la déforestation. L’Etat de Caroline du Nord est le lieu de leur « lune de miel » qu’il partage avec une centaine de bûcherons aux gueules patibulaires. Dès sa descente du train, Serena en impose : « Eh bien, on ne vous a pas appris à serrer la main comme des hommes et à regarder droit dans les yeux ». Puis vient le premier meurtre, celui d’un vieillard imbibé d’alcool. S’ensuit une escalade de violence sur fond de polar, crise économique et sociale, enjeux capitalistes et environnementaux. Les arbres et les hommes sont sciés à la souche et tombent ensemble.



« Les acres de souches ressemblaient à des pierres tombales »



À première vue, le coup de crayon de Terkel Risbjerg paraît grossier, sans contour ni finition et les personnages finalement assez inexpressifs. Très vite cependant, la dramaturgie s’installe en quelques vignettes pertinentes et l’intensité gagne au fil des pages (203 quand même). Une BD sombre dans l’ensemble, seulement colorée par la chevelure rousse de Serena qui partitionne telle une sorcière, Circée moderne, tour à tour tueuse, manipulatrice ou guérisseuse, tenant son époux par le sexe et les ouvriers par le fusil. Le paysage larmoyant concourt à l’atmosphère oppressante des lieux « traversés par des acres de souches qui, de loin, ressemblaient à des pierres tombales sur un champ de bataille évacué de peu ». Best-seller aux Etats-Unis, l’histoire est bien sûr fidèle au roman de Ron Rash qui avoua que nul autre de ses livres n’avait exigé de lui autant d’efforts et de travail. Serena ayant puisé au fin fond de ses ressources créatives. En effet, le personnage principal dérange et fascine à la fois. On est captivé par cette femme chevauchant un grand cheval blanc, un aigle royal perché sur son bras. Pris au piège nous aussi, comme son homme de main, « un chien à qui on a appris à marcher au pied », complice et instigateur de ses crimes dans un univers hostile jusqu’aux arbres « dont il fallait se méfier des branches cassées et pointues qu’on appelait les « faiseuses de veuve » lesquelles attendaient plusieurs jours avant de tomber au sol comme des javelots ». Les dessins scandent la progression de l’horreur, l’avarice et les superstitions sur le visage d’une vieille aux orbites vides. Un chœur composé de quatre bûcherons commente les événements et portent un regard distancié sur les multiples personnages avec humour et cynisme et place le lecteur au centre de l’intrigue.



Si le film adapté du roman n’a pas convaincu, ce n’est pas le cas de la bande dessinée. Fidèle et libre à la fois, la dramaturgie est respectée et les portraits anguleux, dessinés au couteau, fonctionnent. Evidemment moins riche que le roman original, mais plus que la moyenne des BD, la mise en scène est réussie et nous tient en haleine jusqu’au bout. Finalement, le coup de crayon, simple en apparence, est compensé par un scénario très efficace. L’adaptation d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg est une belle surprise et se révèle à la hauteur de la qualité du roman. Pour une expérience totale de Serena, on ne saurait trop recommander de lire et voir toute la trilogie : roman, film, BD.


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